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Depuis la publication récente de chansons inédites de Lounès Matoub — certaines finalisées ou interprétées par d'autres artistes — de nombreux admirateurs ont accueilli ces sorties avec émotion. Entendre à nouveau sa voix, même à travers des morceaux jamais entendus, provoque forcément un pincement au cœur. Et pourtant, une question essentielle s’impose : pourquoi Lounès ne les a-t-il pas diffusées de son vivant ?
Sans prétendre détenir toutes les réponses, j’aimerais apporter quelques éléments de réflexion, en tant qu’auditeur sensible, mais aussi à la lumière d’éléments factuels qu’un spécialiste pourrait relever. Matoub était un artiste méticuleux, un perfectionniste absolu, pour qui chaque détail comptait : l’arrangement, le phrasé, le choix des instruments, le placement des refrains et des transitions.
Dans ces inédits, bien que la voix de Lounès soit reconnaissable, on remarque des éléments qui tranchent avec ses œuvres publiées de son vivant. Sa voix paraît parfois moins posée, moins assurée dans certaines montées mélodiques, comme s’il s’agissait de maquettes de travail ou d’essais en studio. C’est normal : un artiste peut enregistrer plusieurs versions avant de choisir la bonne.
Mais ce sont surtout les arrangements instrumentaux qui posent question. Dans les œuvres classiques de Matoub, chaque instrument est précisément pensé :
- Le banjo, souvent utilisé pour marquer les transitions entre les couplets et refrains, donne un rythme sautillant propre à son style.
- La mandole, centrale dans la musique kabyle, porte l’ossature harmonique.
- Le violon, parfois mélancolique, parfois flamboyant, est utilisé comme un véritable second chanteur, introduisant ou prolongeant les émotions portées par la voix.
Or, dans certains inédits, la place de ces instruments semble floue, voire absente. Le violon, par exemple, y est parfois plus proche des styles chaâbi ou andalou, à la manière de ce que faisaient Akli Yahiaten ou Youcef Abdjaoui. C’est loin du son caractéristique que Matoub avait façonné avec des titres comme Uzzu n tayri ou Le chagrin d’amour, où chaque instrument intervient avec précision dans la structure musicale.
Autre élément : la production sonore. Les chansons éditées de son vivant bénéficiaient d’un mixage fin, d’une construction cohérente entre la voix, les chœurs, et l’orchestration. Dans les chansons posthumes, on ressent parfois un déséquilibre, comme si la voix et l’instrumental n’avaient pas été pensés ensemble. Cela renforce l’hypothèse qu’il s’agissait de morceaux non finalisés, que Matoub jugeait peut-être inaboutis.
Il faut aussi noter que dans le processus créatif de Lounès, l’écriture, la composition et l’enregistrement ne formaient pas une simple chaîne linéaire. Il expérimentait, reprenait, jetait, gardait, retravaillait. Plusieurs témoignages évoquent son exigence extrême en studio, allant jusqu’à réenregistrer une chanson entière pour une syllabe mal placée.
En ce sens, publier ces inédits, sans le perfectionnisme de leur créateur pour les finaliser, revient à entrer dans son atelier sans qu’il ait rangé ses outils.
Pour conclure, ces chansons restent précieuses, bien sûr. Elles nous permettent de renouer avec sa voix, d'explorer d'autres facettes de son univers. Mais elles nous rappellent aussi, par contraste, l'extraordinaire rigueur artistique de Lounès Matoub, et pourquoi il a choisi de ne pas tout livrer de son vivant. Il ne voulait pas seulement qu’on l’écoute. Il voulait qu’on l’écoute bien.
Karim Kherbouche, 20/04/2025
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